ECOFIN: "La première leçon tirée de la crise se concrétise"

Interview. À l’approche de la réunion informelle du Conseil ECOFIN qui aura lieu ces 30 septembre et 1er octobre, nous sommes partis à la rencontre de la personnalité qui présidera cette réunion : le vice-premier ministre belge et ministre des Finances et des Réformes institutionnelles, Didier Reynders. Ce dernier se montre très optimiste quant aux objectifs qui ont été atteints dans le cadre de cette présidence. Voici ce qui est ressorti de notre entretien.
Quel est votre rôle dans cette présidence ? Qu’est-ce que présider le Conseil ECOFIN change concrètement dans votre travail au quotidien ?
J’ai déjà eu l’occasion de présider le Conseil ECOFIN et l’Eurogroupe en 2001, lors de la présidence précédente. Ce qui change aujourd’hui c’est que, d’une part, nous n’exerçons plus la présidence du Conseil européen puisque sa présidence permanente revient maintenant à Herman Van Rompuy. D’autre part, il n’y a plus de présidence à exercer pour tout ce qui concerne la politique extérieure de l’UE, puisque c’est Lady Ashton qui en a la charge.
Ces changements ont comme conséquence que le rôle du Conseil ECOFIN devient pratiquement le plus important dans le cadre d’une présidence tournante, à côté d’autres Conseils tels que celui de l’Agriculture par exemple.
L’ECOFIN prend donc un poids beaucoup plus important. La meilleure preuve, j’en parlais avec mes collègues, c’est que je viens d’aller deux fois de suite au Parlement de Strasbourg où l’on vient de voter la supervision financière. Il s‘agit pratiquement là des seuls débats dans lesquels la présidence belge intervient. Pour le reste, seuls le président du Conseil européen, le président de la Commission et les commissaires intervenaient.
Votre agenda s’en trouve-t-il profondément modifié ?
Que je sois président ou membre du Conseil ECOFIN, j’ai bien évidemment le même nombre de réunions. Mais le fait de le présider provoque en effet énormément de contacts et de réunions de préparation en parallèle.
Quels sont les chantiers prioritaires de la présidence belge en matière économique et financière ?
Avant même que l’ECOFIN informel ne commence et qu’on ne tente de faire progresser les dossiers, je crois que je peux dire que le principal objectif de la présidence belge dans le secteur financier, et probablement même de manière générale, était de mettre en place les nouvelles structures de supervision du monde financier, ainsi que le comité des risques systémiques.
J’ai pris en charge ce dossier dès le 1er juillet, avec des réunions au Parlement européen, à la Commission et au Conseil. Et ce mercredi, à Strasbourg, on vient devoter les textes. Le 1er janvier, donc, les nouvelles structures seront là.
Comme je l’ai dit au Parlement européen, c’est finalement la 1ère grande leçon tirée de la crise financière que nous vivons depuis deux ans qui se concrétise. Comme beaucoup l’ont affirmé au Parlement européen, il s’agit d’une certaine manière d’un accord historique : on transfère réellement une compétence des États vers l’Union européenne.
J’aurais donc tendance à dire, et j’en ai parlé avec quelques collègues, que nous avons réalisé l’objectif principal que nous nous étions fixés pour la présidence belge, et avons donc accompli ce que les européens attendaient de nous. Le reste de ce qui sera réalisé viendra simplement compléter cela.
Il est vrai que nous espérons encore obtenir enfin un accord sur le brevet européen. En dehors de cela, toutes les décisions attendues sont à nouveau dans le secteur de l’ECOFIN : que ce soit sur la gouvernance économique, sur les hedges funds ou sur toute une série de régulations qui doivent intervenir.
La "supervision financière" constitue un enjeu de premier rang pour la présidence. Pourriez-vous expliquer, concrètement, ce que signifie cette notion et en quoi est-elle d’une importance capitale pour lutter contre la crise économique et financière ?
En somme c’est simple. On a connu une crise qui est venue des Etats-Unis. Cette crise a frappé des banques européennes, y compris en Belgique, qui travaillaient, et travaillent toujours d’ailleurs, dans un très grand nombre de pays. Ces banques ont donc des activités transfrontalières dans toute une série de pays européens, voire même à travers toute l’Europe.
Or, jusqu’ici, le contrôle était exclusivement organisé à l’échelle nationale. Il était donc très difficile de voir venir les problèmes, étant donné que l’information concernait un marché national et non la survenance de mêmes types de difficultés dans plusieurs marchés différents.
La résolution des problèmes et des crises était également rendue très complexe car il fallait discuter avec un tas de régulateurs nationaux différents en Belgique, en France, aux Pays-Bas, au Luxembourg. C’était le cas dans les dossiers Fortis ou ING.
Le changement, un peu comme pour la monnaie, c’est qu’on transfert désormais à l’échelle européenne les deux rôles.
D’une part, celui de la prévention : l’information concernant ce qu’il se passe sur le marché financier sera beaucoup plus centralisée. Le but est d’éviter les crises (comme le dossier des subprimes, le dossier des produits toxiques, etc.) Si on peut, dès le 1er janvier, avoir une nouvelle instance européenne, cette dernière recevra des informations d’Espagne, d’Irlande, de Belgique, et de toute une série de pays. Elle pourra donc beaucoup plus facilement se rendre compte que quelque chose se passe. Alors qu’avec des structures purement nationales, comme aujourd’hui, c’est beaucoup plus difficile de se rendre compte de l’ampleur de la crise. On pourra donc beaucoup mieux prévenir la crise.
D’autre part, c’est qu’en cas de crise proprement dite on aura un pouvoir d’action et de réaction beaucoup plus fort, car un pouvoir qui est établi à l’échelle européenne.
L’objectif est donc d'ores et déjà atteint ?
Il faut évidemment rester réaliste. C’est en effet un moment très important, un accord historique, mais c’est également le début d’un processus. Il va maintenant falloir prouver, à partir du 1er janvier, que ces nouvelles instances européennes fonctionnent et qu’on peut dès lors leur confier davantage de pouvoirs.
Je suis convaincu que, dans les prochaines années, on aura une autorité de plus en plus fortement ancrée au niveau européen, un peu comme la Banque centrale. Il s’agira de collecter les informations et de gérer les dossiers à l’échelle européenne, au lieu de devoir faire travailler de nombreux acteurs nationaux individuellement. On aura dès lors une meilleure capacité de détection des problèmes, et donc une réaction plus rapide. L’objectif premier, c’est d’éviter les crises. Il faut donc avant tout des structures de prévention solides et efficaces.
Vous voyez donc cette réalisation comme une fondation, le reste sera de la construction "brique par brique" ?
Oui. C’est effectivement un cadre que l’on va remplir brique par brique. En fait, il y a deux éléments. On met à présent en place des structures : contrôles des banques, des assurances, des marchés financiers, et le « comité des risques systémiques » qui surveillera tout ce qui peut avoir un impact sur une potentielle crise dans le monde bancaire qui, comme on l’a vu, a des conséquences économiques et sociales très importantes pour tous les pays. Il s’agit donc de vérifier qu’il n’y ait pas, à plusieurs endroits en Europe, de nouveaux éléments qui pourraient faire craindre une crise dans le secteur bancaire, avec son lot de conséquences pour les entreprises et pour l’emploi.
Ça c’est pour le cadre, les structures. Il faut ajouter à cela des règles spécifiques. Prenons un exemple, puisque il est actuellement sur la table. Il existe des règles assez strictes de contrôles des banques. Mais que fait-on pour les autres types de fonds d’investissement ? On a beaucoup parlé des fonds de couvertures, les Hedges Funds. Ces derniers ne sont pas nécessairement à l’origine de la crise. Mais est-il possible que les règles que l’on impose aux banques puissent également s’appliquer à d’autres acteurs, qui peuvent finalement avoir la même influence ? C’est précisément cela que l’on essaie de faire.
Il y aura aussi, on va en discuter lors de l’ECOFIN informel, des réglementations sur les agences de notations. On a beaucoup parlé de ces agences. Tout le monde s’y réfère pour analyser la solidité d’un produit ou d’une institution. Est-ce qu’on peut leur imposer des responsabilités plus importantes ? Au delà de l’architecture, on va donc devoir édicter toute une série de règles spécifiques propres à certains secteurs d’activité.
Petite question maintenant sur la stratégie 2020. Quel est l’apport ou le rôle de l’ECOFIN par rapport à cette stratégie ?
Traditionnellement, l’ECOFIN y joue un rôle moteur. C’est en effet dans ce cadre que l’on rassemble l’ensemble de l’analyse des grandes orientations de politiques économiques et la définition de ce que peuvent être des « stratégies ».
Le rôle de l’ECOFIN dans ce cadre a trait à trois éléments principaux. Tout d’abord, comment peut-on revenir vers l’équilibre budgétaire, et donc éviter d’endetter trop fortement les pays, avec comme conséquence de faire payer le coût de cet endettement par les générations futures ? Il est nécessaire de revenir progressivement à l’orthodoxiebudgétaire.
La deuxième chose, à partir du moment où l’on sait qu’il y aura des moments plus difficiles d’un point de vue budgétaire, c’est de savoir comment préserver la croissance, la création d’emploi, l’investissement dans la recherche, etc. D’une certaine façon donc : comment se concentrer davantage sur ce que l’on appelle « la qualité des finances publiques » ? Est-ce que, malgré les mesures de rigueur et d’austérité, les finances publiques permettront de financer suffisamment l’éducation, la formation, la recherche, et tous les éléments porteurs de croissance et d’emploi ?
Le troisième élément, c’est qu’il faut que l’on se dote d’outils beaucoup plus efficaces. Il faut se concentrer sur certains objectifs. Et si on ne les atteint pas, il faut savoir quelle sera la capacité d’action, voire même de sanction ou de pression de l’UE sur les Etats. En d’autres termes, que pourra-t-on dire à un État s’il dérape en matière de compétitivité, d’emploi, de recherche, d’enseignement, etc. ?
En résumé, à côté de la politique monétaire qui est centralisée par la Banque centrale, demeure le problème (depuis le début de la création de l’euro, voire même avant) de la gouvernance économique. À côté de la politique monétaire, peut-on avoir une politique budgétaire et économique au sens large intégrée ?
Pour conclure, quelles sont vos attentes pour le Conseil informel ECOFIN ? Qu’est ce que ce type de réunion informelle apporte, par rapport aux réunions formelles du Conseil ?
Nous avons une des formations du Conseil (avec le Conseil Affaires générales et le Conseil Agriculture) qui connaît le plus de réunions. Pour de nombreuses formations du Conseil, le gros problème est que les ministres ne se rencontrent que quelques fois par an. En ce qui nous concerne, nous nous voyons au moins une fois par mois. Et pas seulement une journée… Cette semaine par exemple, nous nous voyons au moins durant trois jours, à des moments différents de la semaine. Les réunions sont donc assez fréquentes.
L’informel a cet avantage de permettre des discussions encore plus ouvertes et plus directes que lors d’un Conseil formel, qui nécessite un agenda strict et l’adoption d’un ensemble de points très concrets.
Quels sont les objectifs escomptés d’un Conseil informel ?
D’une part, de faire avancer des dossiers qui sont bloqués ou qui pourraient être bloqués. Comme nous l’avons fait pour la supervision ces dernières semaines, nous allons débattre des hedges funds et des fonds d’investissements. Nous espérons rendre une directive au Parlement européen à ce sujet pour le mois d’octobre.
Nous allons également tenter de faire avancer des débats plus politiques : sur la taxation des transactions financières et sur la contribution des banques (en d’autres termes le prélèvement sur les banques en vue de financer la résolution des prochaines crises qui interviennent dans le secteur bancaire).
Enfin, nous procéderons à une évaluation de la façon dont nous avançons dans nos réformes du marché financier en Europe, en comparaison à ce qui se fait aux États-Unis. Pour cela, il y aura une série d’intervenants et de moments forts : on attend par exemple la présence deDominique Strauss-Kahnà une partie des réunions à confirmer. J’ai aussi invité les patrons des principales agences de notations pour un petit-déjeuner. Ce sont là des choses que l’on peut faire lors d’un informel, mais que l’on ne pourra pas réaliser lors d’un Conseil formel.
Traditionnellement, l’informel de septembre prépare aussi la réunion qui aura lieu en Corée (G20) et les réunions du FMI qui auront lieu durant le mois d’octobre à Washington. On essaye d’avoir une position commune européenne pour ces grandes réunions internationales.
Le mot de la fin : un message en particulier ?
Mon message est qu’il faut tenter d’intégrer la gestion des marchés financiers et la gouvernance économique. C’est ce que nous essayons de faire au niveau européen. Mais il faut tenter de le réaliser l’échelle de la planète.
Durant cette réunion ECOFIN, nous allons donc essayer de porter un message européen qui montre qu’il y a un intérêt, à l’échelle mondiale, à faire en sorte que les grands acteurs (les pays émergents, les États-Unis, le Japon, la Chine, l’Europe) jouent réellement leur rôle dans une gouvernance mondiale. Mais si on veut plaider pour cela, il faut montrer que l’on est capable de le faire en Europe. Cela ne sert à rien de plaider pour une gouvernance internationale sur la scène mondiale si nous ne sommes pas capables de faire nous-mêmes les premiers pas.
Ce que l’on vient de réaliser concernant la supervision financière est un véritable succès européen. Si nous parvenons à prolonger cela dans d’autres décisions européennes, nous bénéficieront d’une plus grande crédibilité lorsque nous dirons aux autres grands acteurs : « faisons le aussi à l’échelle internationale » !








































































